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Critiqué par Camif le 18/03/2008 Note :   Lire sa critique  
Critiqué par Camif
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Une performance technique au service d’un cauchemar hypnotique éveillé. Lars von trier réalise une merveille qui restera ancrée en nous pour longtemps.
 
Lars von Trier prétend s’être inspiré d’un livre pour enfants danois intitulé sobrement « Le train » pour créer l’aspect formel du film, mais c’est surtout dans le cinéma expressionniste allemand mais aussi le néoréalisme italien ,pour l’intrigue, qu’il faut chercher ses origines. On pense immanquablement à des œuvres comme « Le cabinet du Docteur Caligari « , au « Vampyr « de son compatriote Dryer ou à « Allemagne année zéro « de Roberto Rossellini dans son traitement de l’histoire.

Celui qui prétend avoir reçu à la naissance « Une poussière de Troll dans l’oeil « ( référence à un conte d’Andersen ) et qui de ce fait ne peut plus voir l’humanité que par son côté mauvais et pervers livre ici une fois de plus un film terrible sur les comportements humains, un film fait de méchanceté, de cynisme et de bassesse sans fond.

Troisième opus de sa trilogie dite « Europa « ( après « Element of crime » et « Epidemic « ), une trilogie d’ailleurs singulière tant les trois métrages ont peu de choses en commun si ce n’est l’utilisation de l’hypnose sous plusieurs formes et la plongée volontaire d’un idéaliste dans un monde traumatique en lambeaux qui va le happer et le détruire avec ses illusions allant même jusqu’à se trahir lui-même. Une vision d’un cynisme extrême qui donne la vision que le réalisateur porte sur les hommes, leurs espérances et la futilité fondamentale de la vie. Perdre ou trahir ses idéaux c’est là le véritable enfer selon Saint Von Trier.

Le film s’ouvre sur une des plus fascinantes et des plus immersives scènes de toute l’histoire du cinéma : Noir et blanc, gros plan fixe sur les rails d‘un train qui défile tel une pellicule de film , voix-off de Max Von Sydow égrenant le contexte de un à dix, nous invitant à une séance d’hypnose volontaire. De fait c’est le premier « film dont nous sommes le héros » en entrant en complète harmonie, sympathie, empathie avec le personnage principal, anti-héros typique du cinéma de Von Trier, tiraillé, baladé, emporté par une histoire qu’il ne contrôle pas.

Vision de l’enfer sinistre qu’est devenu l’Allemagne, le film se situe quelques mois après la défaite totale du nazisme, cette nation autrefois si sûre de sa force est écartelée entre remords, regrets ? , rédemption impossible ? et reconstruction sous la houlette de l’occupation américaine. Les dernières poches de « résistance nazie « continuent de semer momentanément le désordre.

Comme d’habitude le réalisateur danois ne tranche pas, ne choisit pas un camp, laissant dans l’ambiguïté le spectateur, où sont les bons ? qui sont les méchants ? doit on pardonner ? le peut-on ? Et pour cela il crée de manière magistrale une ambiance étouffante, oppressante, une certaine vision de l’enfer en somme, en situant la plus grosse partie du récit à l’intérieur d’un train qui parcourt vaille que vaille la patrie dévastée, croisant américains, nazis, riches, pauvres, contrôleurs, passagers, résistants dans un maelstrom de gris, de noir et de blanc.

Renforçant la sensation d’hypnose onirique dans lequel il nous plonge, Lars Von Trier met en avant une mise en scène à la recherche formelle démente et unique en son genre. Ayant filmé l’arrière-plan ( les décors ) et le premier plan ( les personnages et l’action ) de manière séparée puis les ayant « sur imprimés « au montage, cela lui permet non seulement de multiplier le nombre de niveaux possibles visibles à l’écran ( jusqu’ à quinze niveaux différents ! ) mais aussi, au-delà de la performance technique, de mêler passé, présent, rêve, réalité, couleurs, noir et blanc, symbolisme au gré de ses envies. Une réussite formelle qui démultiplie l’intrigue, la réflexion et la vision claustrophobique du métrage comme sous hypnose justement.

On suit donc les aventures de Kessler, américain naïf venu en Allemagne ( le pays de ses ancêtres ) pour « Donner un peu d’amour à ce pays « , pris au piège entre son oncle contrôleur de train malade de l’ordre, des horaires et d’un temps ancien qui ne reviendra plus ; une famille d’industriels ferroviaires enrichis sous le régime Nazi en organisant le transport des Juifs vers les camps de la mort. Famille aux multiples facettes composée d’anti et de pronazis repentis ou non. Ballotté entre des intrigues consubstantielles d’un pays dont il ne connaît rien, Kessler n’existe pas, c’est un pantin, une marionnette dont tous et toutes se serviront et finiront probablement par le plonger dans la folie.

C’est aussi une brillante quoiqu’ extrêmement noire et cynique ( mais on est chez Von Trier quand même ) vision de la situation de l’Allemagne de l’immédiat après guerre. Désolation, morbidité, pauvreté, suicide, misère, dévastation, incommunicabilité, les gens y sont tous présentés comme mortifères et coupables non seulement de que leur pays a fait, mais aussi coupables d’avoir perdu et coupables d’être encore en vie.

Noirceur extrême, d’une beauté à couper le souffle, interprété avec talent, on sort de ce film en proie à un certain vertige....alors laissez vous emporter par les roulis d’un train qui ne va finalement nulle part sauf en enfer.
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